samedi 27 septembre 2014

Comment se tromper


 

 Traduction d'un article de Paul Krugman paru dans le New York Times du 23 Septembre 2014

J'ai participé récemment à une conférence organisée par un groupe d'étudiants pour promouvoir une réforme de la science économique. Et Dieu sait que la science économique a besoin d'être repensée à la suite de la crise désastreuse qui n'avait été ni anticipée, ni empêchée.

Il me semble cependant qu'il est important de comprendre que l'énorme faillite intellectuelle des dernières années s'est située à différents niveaux. Clairement, la science économique en tant que discipline s'est gravement égarée pendant les années, ou plutôt les décades, qui ont précédé la  crise. Mais les erreurs de la science économique furent grandement aggravées par les péchés des économistes qui ont laissé bien trop souvent leur esprit partisan et le souci de leur importance personnelle écarter leur professionnalisme.

Last but not least, les responsables politiques ont systématiquement choisi de n'entendre que ce qu'ils désiraient entendre. Et c'est cette faillite à plusieurs niveaux, et pas seulement les diagnostics économiques inadaptés, qui a  causé la très mauvaise performance des économies occidentales depuis 2008.

Dans quel sens l'économie s'est-elle égarée ?  Presque personne n'a prédit la crise de 2008, mais cela est sans doute excusable dans un monde complexe. Plus inquiétante est la conviction très répandue parmi les économistes qu'une telle crise ne pouvait pas arriver. Cette complaisance était sous-tendue par la domination d'une vision idéalisée du capitalisme, vision dans laquelle les individus sont toujours rationnels et les marchés toujours parfaitement efficaces.

Certes, les modèles idéalisés ont un rôle utile à jouer en économie, en tant que moyen de clarifier vos idées. Mais, à partir de 1980, il devint de plus en plus difficile de publier quoi que ce soit questionnant ces modèles idéalisés. Les économistes qui tentaient de prendre en compte la réalité  imparfaite affrontèrent ce que Kenneth Rogoff appela une fois "la nouvelle répression néoclassique".

Supposer l'absence d'irrationalité et de défaillance du marché signifie que l'on suppose aussi l'absence du genre de catastrophe qui submergea le monde développé il y a six ans. Cependant, de nombreux praticiens de l'économie conservèrent une vision plus réaliste du monde, et la macroéconomie conventionnelle, bien qu'elle n'ait pas prédit la crise, décrivit très convenablement le déroulement de l'après-crise.

Des  taux d'intérêt bas en même temps que de grands déficits, une inflation basse en même temps qu'une masse monétaire en augmentation rapide, et une contraction brutale de l'économie dans les pays imposant l'austérité fiscale, étaient juste ce que le modèle classique prédisait dans les conditions qui prévalaient après la crise.

Mais, tandis que les modèles ne s'en sortaient pas si mal que ça après la crise, beaucoup trop d'économistes influant n'y parvinrent pas, refusant de reconnaître leur erreur ou laissant le pure esprit partisan écarter l'analyse, ou les deux.

Il est vrai, aussi, que tandis que le plus choquant méfait intellectuel a été commis par les économistes conservateurs, quelques économistes de gauche ont aussi semblés plus intéressés par le tir sur des rivaux que par la recherche de solutions. Mais cela aurait-il  fait quelque chose si les économistes s'étaient mieux mieux comportés ? Ou bien le hommes au pouvoir auraient-ils fait exactement la même chose?

La grande majorité des économistes  policy-oriented  croient qu'augmenter les dépenses de l'Etat dans une économie déprimée créé des emplois, et que réduire les dépenses en détruit, mais les dirigeants européens et les Républicains américains ont décidé de croire la poignée d'économistes prétendant l'opposé. Ni la théorie ni l'histoire ne justifient de paniquer sur le niveau actuel de la dette de l'Etat, mais les politiciens ont décidé de paniquer quand même.

Le grand problème avec la politique économique n'est pas que la science économique conventionnelle ne nous dit pas ce qu'il faut faire. Le monde serait en meilleur état aujourd'hui si la politique du monde réel avait reflété les principes de base de l'économie. Si nous avons raté cela, et nous avons raté, la faute n'est pas dans le manuel théorique, elle est en nous.

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