Traduction d'un article de Paul Krugman paru dans le New York Times du 23 Septembre 2014
J'ai participé
récemment à une conférence organisée par un groupe d'étudiants pour promouvoir
une réforme de la science économique. Et Dieu sait que la science économique a
besoin d'être repensée à la suite de la crise désastreuse qui n'avait été ni
anticipée, ni empêchée.
Il me semble
cependant qu'il est important de comprendre que l'énorme faillite
intellectuelle des dernières années s'est située à différents niveaux.
Clairement, la science économique en tant que discipline s'est gravement égarée
pendant les années, ou plutôt les décades, qui ont précédé la crise. Mais les erreurs de la science
économique furent grandement aggravées par les péchés des économistes qui ont
laissé bien trop souvent leur esprit partisan et le souci de leur importance
personnelle écarter leur professionnalisme.
Last but not least,
les responsables politiques ont systématiquement choisi de n'entendre que ce
qu'ils désiraient entendre. Et c'est cette faillite à plusieurs niveaux, et pas
seulement les diagnostics économiques inadaptés, qui a causé la très mauvaise performance des
économies occidentales depuis 2008.
Dans quel sens
l'économie s'est-elle égarée ? Presque
personne n'a prédit la crise de 2008, mais cela est sans doute excusable dans
un monde complexe. Plus inquiétante est la conviction très répandue parmi les
économistes qu'une telle crise ne pouvait pas arriver. Cette complaisance était
sous-tendue par la domination d'une vision idéalisée du capitalisme, vision
dans laquelle les individus sont toujours rationnels et les marchés toujours
parfaitement efficaces.
Certes, les modèles
idéalisés ont un rôle utile à jouer en économie, en tant que moyen de clarifier
vos idées. Mais, à partir de 1980, il devint de plus en plus difficile de
publier quoi que ce soit questionnant ces modèles idéalisés. Les économistes
qui tentaient de prendre en compte la réalité
imparfaite affrontèrent ce que Kenneth Rogoff appela une fois "la
nouvelle répression néoclassique".
Supposer l'absence
d'irrationalité et de défaillance du marché signifie que l'on suppose aussi
l'absence du genre de catastrophe qui submergea le monde développé il y a six
ans. Cependant, de nombreux praticiens de l'économie conservèrent une vision
plus réaliste du monde, et la macroéconomie conventionnelle, bien qu'elle n'ait
pas prédit la crise, décrivit très convenablement le déroulement de
l'après-crise.
Des taux d'intérêt bas en même temps que de
grands déficits, une inflation basse en même temps qu'une masse monétaire en
augmentation rapide, et une contraction brutale de l'économie dans les pays
imposant l'austérité fiscale, étaient juste ce que le modèle classique
prédisait dans les conditions qui prévalaient après la crise.
Mais, tandis que les
modèles ne s'en sortaient pas si mal que ça après la crise, beaucoup trop
d'économistes influant n'y parvinrent pas, refusant de reconnaître leur erreur
ou laissant le pure esprit partisan écarter l'analyse, ou les deux.
Il est vrai, aussi,
que tandis que le plus choquant méfait intellectuel a été commis par les
économistes conservateurs, quelques économistes de gauche ont aussi semblés
plus intéressés par le tir sur des rivaux que par la recherche de solutions.
Mais cela aurait-il fait quelque chose
si les économistes s'étaient mieux mieux comportés ? Ou bien le hommes au
pouvoir auraient-ils fait exactement la même chose?
La grande majorité
des économistes policy-oriented croient
qu'augmenter les dépenses de l'Etat dans une économie déprimée créé des
emplois, et que réduire les dépenses en détruit, mais les dirigeants européens
et les Républicains américains ont décidé de croire la poignée d'économistes
prétendant l'opposé. Ni la théorie ni l'histoire ne justifient de paniquer sur
le niveau actuel de la dette de l'Etat, mais les politiciens ont décidé de
paniquer quand même.
Le grand problème
avec la politique économique n'est pas que la science économique
conventionnelle ne nous dit pas ce qu'il faut faire. Le monde serait en
meilleur état aujourd'hui si la politique du monde réel avait reflété les
principes de base de l'économie. Si nous avons raté cela, et nous avons raté,
la faute n'est pas dans le manuel théorique, elle est en nous.
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