Peut on se fier à la
"société de défiance" ?
mercredi
10 septembre 2014
06:01
La recherche
décevante de solutions pratiques aux interminables crises économiques et
financières conduit fréquemment de beaux esprits à croire qu'un recours général
et systématique à un sentiment comme la confiance suffirait à régler le
problème.
Ils tirent
l'essentiel de leurs certitudes d'un
petit livre de Yann Algan et Pierre Cahuc, intitulé La société de défiance ou Comment
le modèle français s'autodétruit, publié en février 2008. Les auteurs
sont des économistes réputés, respectivement professeur à l'École d'économie de
Paris et à l'École polytechnique.
Ce petit ouvrage
d'une centaine de pages est entièrement fondé sur (page 18) "plusieurs
enquêtes , telles que celles du World Value Survey (WVS) ou de l'International
Survey Program (ISSP), qui posent des questions harmonisées dans un grand
nombre de pays depuis plusieurs décennies." Mais de toutes ces
enquêtes, pendant toutes ces décennies,
ils retiennent une seule question, et leur théorie est fondée sur les réponses
à cette seule question qui est : En règle générale, pensez-vous qu'il est
possible de faire confiance aux autres ou que l'on est jamais assez méfiant ?
Evidemment, tout
lecteur curieux se doutant que ce questionnaire a été conçu en anglais va
chercher le texte original pour s'assurer de la rigueur de la traduction. Le voici : Generally
speaking would you say that most people can be trusted or that you need to be
very careful in dealing with people.
Sans être un expert
de la langue de Shakespeare, on voit que "faire confiance aux autres"
sous-entend "tous les autres", ce qui est très différent de "on
peut faire confiance à la plupart des gens"; de même "on est jamais
assez méfiant" est aussi très différent de "il faut être très prudent
en traitant avec les gens".
Un chercheur de
l'OFCE, Eloi Laurent, a publié le 13 janvier 2009, un article dans lequel,
après avoir relevé une "faute de traduction" (careful ne peut signifier méfiant), il approfondit l'analyse et
porte un jugement sévère sur le travail des deux professeurs . Il est ainsi
résumé dans la conclusion : "Le thème de l'étude d'Algan et Cahuc est sans
doute intéressant, mais l'application qu'ils font de méthodes empiriques
partielles à des données incertaines dans un cadre théorique indéterminé pour
en tirer des conclusions radicales amoindrit considérablement sa portée
scientifique. … Au terme de cet examen, l'idée d'une société française rongée
par la défiance généralisée, de Français méfiants de tout et de tous, ne semble
avoir ni de sens théorique précis, ni de fondement empirique solide. … Il y a
sans doute un mystère de la confiance française, mais il demeure largement
entier une fois l'ouvrage de Algan et Cahuc refermé."
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